L'esclavage aux Antilles n'est pas une simple variante des autres types d'esclavage qui ont existé en Europe dans l'Antiquité et au Moyen Age, ou en Afrique. L'esclavage antillais est un phénomène très spécifique.

 

L'apparition d'une société esclavagiste aux Antilles est en fait l'aboutissement d'un processus historique bien particulier, issu tant du développement économique des grandes métropoles européennes que des caractéristiques géographiques et humaines des îles.

La société esclavagiste qui voit le jour vers 1635 aux Antilles est née du besoin impérieux d'y créer rapidement un système de production. Elle a provoqué la rencontre de deux races : les Noirs massivement importés d'Afrique et les Blancs implantés lors des différentes phases de la colonisation européenne.

 

C'est ainsi que l'histoire de l'esclavage aux Antilles est inséparable de la révolution sucrière qui s'y produit au milieu du XVIIe siècle. L'extension de la culture de la canne à sucre au détriment d'autres cultures répond d'abord à un fort accroissement de la demande venue d'Europe, où ce produit nouveau a un grand succès. Mais cela découle aussi du fait que le développement économique des pays européens passe à l'époque par l'exploitation d'autres territoires destinés à fournir à l'Europe des produits spécifiques, tel le sucre aux Antilles françaises. Or, la production sucrière exige une main-d'oeuvre abondante et à bon marché, qui n'existe plus aux Antilles, les populations indigènes ayant été rapidement décimées au début de la colonisation, et les "engagés" enrôlés ensuite au travail des plantations pour des périodes de trois ans ayant été considérés comme moins rentables que les esclaves noirs achetés en Afrique et attachés, eux, définitivement au service de leur maître. La traite des Noirs semble désormais le moyen idéal pour renouveler les contingents de main-d'oeuvre aussi souvent que cela sera nécessaire.

 

Depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, les grandes exploitations sont le cadre d'une vaste production de denrées tropicales destinées à l'exportation vers la métropole.

Ces lieux de production sont désignés par les termes de "plantation" et "d'habitation".

Pour la Martinique et la Guadeloupe, on parle plutôt d'"habitations"; les exploitations y ont des dimensions beaucoup plus modestes. Le maître y est généralement présent et les relations entre maîtres et esclaves y sont plus humaines.

 

Pour que l'unité d'exploitation esclavagiste soit rentable, les maîtres consacrent le maximum de terres, d'esclaves et de capitaux à l'agriculture d'exportation.

Le produit d'exportation (sucre, café, coton) est choisi selon les besoins du marché de la métropole.

 

Maîtres

 

Les Blancs créoles, qui dominent cette société esclavagiste, sont pourtant les moins nombreux. Ainsi, à la veille de la Révolution française, sont-ils environ 11 600 pour 71 000 esclaves noirs à la Martinique, et 13 O00 pour 89 000 en Guadeloupe.

Mais ils possèdent l'essentiel des terres, des sucreries. Eux seuls ont des droits politiques, et les plus riches d'entre eux sont éligibles dans les Conseils souverains.

Bien qu'originaires d'Europe, ces Blancs créoles se distinguent très nettement des Métropolitains.

On les appelle Créoles parce que précisément ils sont nés en Amérique. Ils sont donc, comme les Criollos du Mexique ou du Venezuela, des Américains et non des Européens.

Néanmoins, tous les Blancs créoles n'ont pas la même richesse, et ne jouent pas le même rôle dans cette société. On peut ainsi distinguer les Grands Blancs, propriétaires des vastes habitations et d'un grand nombre d'esclaves, et les Petits Blancs, qui possèdent des habitations de taille plus modeste. Leurs moyens aussi sont nettement plus limités et nombre d'entre eux sont très endettés. A partir du milieu du XVIIIe siècle, leur situation s'aggrave et beaucoup vendront leurs terres; les Grands Blancs vont former un groupe à part, une véritable caste.

 

Esclaves

 

Quant aux esclaves, et même si certains, domestiques, ou "Nègres à talent", qui vivent auprès des familles des maîtres, ont un sort privilégié, l'essentiel de leur existence consiste à tenter de survivre.

L'espérance de vie moyenne d'un esclave aux Antilles se situe entre vingt-cinq et trente ans.

L'esclave est en effet victime d'un intense surmenage, d'une sous-alimentation permanente; le manque de soins et le manque d'hygiène sont à l'origine de très nombreuses maladies.

Seule la traite des Noirs permet le renouvellement de cette main-d'oeuvre servile, car la très faible proportion de femmes et d'enfants est de rigueur : on préfère des hommes pour assurer le travail et valoriser ainsi le capital investi. Ces esclaves ont entre 15 et 20 ans : ils sont déjà productifs et on peut compter sur leur longévité.

 

Pour le maître, l'esclave noir est tout d'abord une chose, une marchandise qui, aussitôt débarquée du vaisseau négrier, fait l'objet d'une vente annoncée par voie d'affiches.

Généralement les paiements se font sous forme de troc : on échange l'esclave contre une certaine quantité de produits tropicaux d'exportation.

Victor Schoelcher : "Pour moi, c'est un tableau douloureux qui ne sortira jamais de ma mémoire et qui m'attriste encore, que celui de cette infortunée que je vis au milieu d'une place publique, salement vêtue, froide et indifférente à son sort, entourée de passants et d'acheteurs, avec un crieur à ses côtés qui disait en grimaçant :

"Allons messieurs, à 200 piastres la jolie négresse (...), 250 piastres, elle est très douce, 260 piastres ma petite négresse, c'est pour rien (...). Allons 261 piastres ! ",

Et l'on venait lui tâter les chairs, et un autre la tournait et la retournait, et un troisième la regardait aux dents. Hélas ! Il n'est que trop vrai, tout comme nous faisons au marché, aux chevaux, pour examiner leur âge et leur allure".

C'est ainsi que Schoelcher deviendra le plus déterminé, le plus radical des militants anti-esclavagistes français.

 

De fait, la condition des esclaves est prévue par un ensemble de soixante articles publiés à Versailles en mars 1685. Ce Code noir, oeuvre de Colbert, établissant le statut juridique des esclaves dans les colonies françaises, précise nombre d'aspects du sort des captifs.

Les nombreuses ordonnances royales promulguées dès le début du XVIIIe siècle à ce sujet prouvent que ces règles n'étaient guère appliquées.

 

L'esclave est un instrument de travail, une sorte de bête de somme qui doit fournir le maximum. Peu importe qu'il ne se repose jamais et qu'il tombe malade. On peut d'ailleurs s'étonner que le propriétaire - ne serait-ce qu'au nom de la rentabilité qui le préoccupe tant - n'ait pas eu davantage le souci de soigner et d'entretenir ce bien qu'il avait payé.

Sur la plantation, les esclaves les plus robustes sont affectés aux travaux les plus pénibles, ceux de la culture et du jardin. Les autres sont affectés à des travaux moins durs ou sont les esclaves de maison.

L'esclave employé aux cultures travaille de 10 à 12 heures par jour; si besoin il peut travailler 18 heures sur 24. Certaines tâches sont épuisantes, et les accidents sont fréquents, spécialement la nuit, quand les esclaves à bout de force s'endorment au travail. Nombreux sont les témoignages qui racontent comment leurs bras (si ce n'est leur corps tout entier) sont happés par les cylindres du moulin.

L'amputation est l'intervention classique dans ce cas.

En outre, l'esclave est très mal nourri car le Code noir n'est pas appliqué.

Les esclaves qui n'ont rien et ne mangent même pas à leur faim sont - donc portés à voler.

Ils seront punis en conséquence, et on leur interdira toute liberté de circulation.

Pour les punir, on les frappera avec un fouet de lianes, de branches ou un nerf de boeuf (rigoise). Pour être fouetté, l'esclave est attaché à une échelle.

L'esclave puni peut aussi être mis à cette barre que Schoelcher nous décrit ainsi :

"au pied d'un lit de camp est une poutre percée de trous où l'on enferme les deux jambes du condamné, à la hauteur de la cheville.
On trouve des barres sur chaque plantation, dans presque chaque maison. C'est un meuble de ménage à l'usage des colonies (...)".

La répression à l'encontre des esclaves est d'autant plus constante que dès qu'ils ont le moindre instant de récréation, ils "explosent" bien souvent en danses et autres manifestations sportives et bruyantes, comme le combat de bâton (appelé Jan-coulibé en Martinique) et qui ne manquent pas d'inquiéter ceux qui ont la charge de maintenir l'ordre. Alors on interdit les rassemblements.

L'esclave ne voit nulle amélioration à son sort.

Pour résister à cet état de choses, certains esclaves s'enfuient et se cachent dans l'espoir de prendre un bateau et d'aller ailleurs recommencer une vie meilleure. Mais la plupart du temps le Nègre "marron" reste à proximité de la plantation qu'il a quittée, et y revient clandestinement commettre toutes sortes d'exactions.

D'où l'extrême sévérité des punitions infligées lorsque ces esclaves sont repris.

Les règlements relatifs à la vie des esclaves rédigés par les conseils locaux des colonies sont d'ailleurs toujours moins cléments que les articles du Code noir.

De même, des tribunaux interprétant la loi dans le sens de l'équité ont souvent été l'objet de pressions de la part des colons qui ne tenaient pas à laisser accorder trop de droits aux esclaves. Les esclaves ont donc recours à toutes les formes de résistance possible à l'encontre du maître.

 

Pour résister à cette condition, pour se défendre et exprimer sa révolte, l'esclave ne se contente pas de pratiquer l'ironie à l'égard du maître; il le vole, sabote son matériel, mais il met aussi le feu à sa maison, empoisonne son bétail ou l'empoisonne lui-même. Les habitants ont vécu dans la terreur de ces empoisonnements, et les châtiments infligés ont été d'une effroyable barbarie. L'esclave coupable est parfois "travaillé" au fer rouge, reçoit du plomb en fusion dans ses plaies, et finalement est brûlé vif.

Tous les esclaves n'ont pas la force physique et morale de réagir ainsi à la situation qu'ils ne supportent plus: ils sont atteints de troubles psychiques, et les suicides sont nombreux. De même, les femmes préfèrent avorter plutôt que de donner le jour à un être privé de liberté.

Enfin, les esclaves se soulèvent. Ces mouvements, à l'origine d'affrontements d'une grande violence, ont joué un rôle décisif dans la dernière phase de la marche des esclaves vers leur émancipation.

Mais en attendant que les mentalités aient suffisamment évolué, que les idéaux diffusés par la Révolution française aient gagné les gouvernants, et en attendant que ces derniers se donnent les moyens de faire respecter le principe de la liberté pour tous, les soulèvements d'esclaves furent l'occasion d'inutiles bains de sang, qui renforcèrent encore les haines et encouragèrent des attitudes criminelles de part et d'autre.

Il faudra attendre 1848 pour que les principes admis officiellement en France dès 1794 soient effectivement appliqués à la condition des esclaves aux Antilles.

 




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