Ce quil faut savoir !

 

Les petites îles des Antilles (avec Saint-Domingue au XVIIIe siècle) ont contribué à enrichir considérablement leur métropole durant la période esclavagiste; elles ont été l'une des sources principales de la richesse française, l'un des éléments décisifs pour l'accumulation du capital qui créa les conditions propices à la révolution industrielle en France.

On trouve de nombreux témoignages, datant du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, sur ce rôle essentiel joué par les petites colonies des Antilles.

 

On peut en citer quelques-uns.

 

Voltaire écrivait : "Les possessions les plus importantes que les Français ont acquises avec le temps sont la moitié de l'île Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe et quelques petites îles des Antilles; ce n'est pas la deux-centième partie des conquêtes espagnoles, mais on en a tiré de grands avantages..."; et d'ajouter, en 1753 : "Ces pays (Martinique et Guadeloupe) qu'on peut à peine apercevoir dans une mappemonde produisirent en France une circulation annuelle d'environ soixante millions de marchandises".

 

Le financier écossais John Law qui organisa en France sous la Régence un système financier et économique, faisait remarquer en 1720 : "Nous avons encore l'idée récente des fortunes prodigieuses qui se sont faites en France dans le commerce des Indes occidentales...".

 

Le grand économiste éth écrivait à la fin du XVIIIe siècle : "Les avantages que l'Europe, considérée comme un seul vaste pays, a retiré de la découverte de l'Amérique et de l'établissement de ses colonies, consistent d'abord dans la multiplication de ses jouissances, et ensuite dans l'accroissement de son industrie (...).
Il est évident que tous ces pays (d'Europe) ont acquis un marché plus étendu pour le surabondant de leur produit, et qu'ils ont été par conséquent encouragés à en augmenter la quantité...".

 

Enfin, citons ces mots, datant de la fin du XVIIe siècle, d'un Blanc créole de la Martinique, Jean-Baptiste Dubuc : "A l'aspect de tous les ports de France, le cultivateur d'Amérique peut dire : c'est par moi que ces ports ont été créés, c'est à mes dépens que ces fortunes immenses et promptes de nos échangeurs ont été élevées (...), sans mon industrie, sans mon courage (...), ces villes, ces ports n'existeraient point et l'herbe croîtrait encore où de magnifiques édifices annoncent l'opulence de ceux qui les habitent et l'utilité des colonies, qui seules ont amené cette opulence sur des rives autrefois désertes et misérables".

 

A travers ces différents témoignages, on aperçoit les éléments qui permettent d'expliquer ce rôle essentiel joué par les colonies antillaises dans l'enrichissement de la France. Les Antilles sont sources de richesses parce qu'elles sont à la fois des débouchés et des sources de matières premières; enfin parce qu'elles ont contribué à développer le commerce extérieur de la France.

 

 

Le développement de l'économie de plantation entraîna la création de trois débouchés pour l'économie métropolitaine:

- l'esclave noir est acquis en Afrique en échange de produits manufacturés très variés. Ainsi, d'après Deschamps, pour acheter un homme au Bénin vers 1789, il faut donner la "pacotille" suivante:

une pièce de mouchoirs de Cholet, une pièce de soie de Nîmes, une pièce de cotonnade de Rouen, une pièce de perse des Indes, une rolle (80 livres) de tabac, un grand neptune (bassin de cuivre), un fusil réformé, un baril de poudre, un baril d'eau-de-vie, une barre de fer (de 7 pieds) et un collier de corail. Le commerce des esclaves donnait donc une impulsion importante à l'industrie et à l'agriculture métropolitaines.

 

- le Noir, acheté en Afrique contre quelques produits d'une valeur relativement basse, est revendu aux Antilles à un très bon prix : celui qui pratique la traite compte sur ce bénéfice;

 

- enfin, pour l'entretien des esclaves et des membres de leur propre famille, les planteurs antillais ont besoin de certains produits, ce qui ouvre un nouveau marché à l'agriculture et à l'industrie de la métropole. Les biens agricoles de survivance et les biens manufacturés métropolitains sont troqués aux Antilles contre des denrées tropicales dont la métropole a besoin. Cet important commerce se fait donc sans sorties monétaires.

 

Grâce à cette triple impulsion, le commerce d'outre-mer français a augmenté sensiblement au cours du XVIIe siècle.

 

Le professeur Devèze a comparé les parts respectives du commerce proprement européen et du commerce extra-européen dans le commerce global de la France à cette époque. Il écrit à ce sujet : "Le commerce proprement européen de la France avait quintuplé aux importations, presque quadruplé aux exportations (...). Mais le commerce extra-européen avait décuplé (...). La part du commerce extra-européen dans le commerce global était donc passée de 20 % à 40 %. Les importations d'outre-mer dépassaient à la fin de l'Ancien Régime les importations provenant des pays d'Europe...".

 

Même à la fin de la période esclavagiste, après l'indépendance d'Haïti, les Antilles françaises sont restées des débouchés importants pour leur métropole.

 

Dans un journal de Bordeaux la Guienne, on peut lire en 1834 : "Si on s'applique à apprécier nos relations avec nos colonies qui nous procurent une exportation annuelle de 50 millions de marchandises ou de denrées de notre sol, (lesquels) occupent plus de 400 navires (...), on n'aura pas lieu de se récrier contre ces petites, ces misérables colonies qui fournissent à un prix sans cesse décroissant 80 millions de kg ou 160 000 barriques de sucre tous les ans, c'est-à-dire presque autant que ces mêmes colonies et Saint-Domingue nous en fournissaient avant la Révolution, et plus que la France ne peut consommer (...). Nos colonies offrent un débouché d'environ 60 millions aux produits de notre industrie et de notre sol qui ne trouveraient point d'écoulement ailleurs".

Dans une brochure (Mémorial bordelais) sur la question des sucres, parue en 1838, on montre également ce rôle de débouché: "Ainsi nos colonies sont pour nous un marché constamment ouvert, à la différence des marchés étrangers qui peuvent se fermer par la volonté des puissances étrangères (...). Nos relations avec elles (les colonies) occupent donc la moitié des navires destinés à la grande navigation (...).Il est vrai de dire que nos rapports avec les colonies forment environ les trois cinquièmes de notre grande navigation".

 

Gaston-Martin a montré, avec force, l'impulsion donnée par les matières premières rapportées des îles aux industries de transformation de la métropole. Il écrit : "Chaque place de retour (des navires de commerce antillais) a vu au cours du XVIIIe siècle s'édifier ainsi des manufactures : raffineries, teintureries, confiseries, dont le nombre croissant atteste l'essor du trafic et de l'industrie (...). Des industries créées, des fortunes privées accrues, de même que l'opulence publique, des villes transformées, l'épanouissement social d'une classe nouvelle : les grands marchands avides de plus en plus de jouer un rôle public (...). Ce sont les grands ports métropolitains en premier lieu desquels viennent Bordeaux, Nantes, Marseille, qui ont le plus profité du commerce antillais. Au XVIIIe siècle, Nantes a fondé quinze raffineries, cinq manufactures de cotonnades, deux grosses usines de teinture, deux confiseries (...). A la veille de l'abolition de l'esclavage, toute une partie de la ville de Bordeaux, qui possédait au XVIIIe siècle la première raffinerie d'Europe, vit encore plus ou moins directement du trafic avec les Antilles. Une Notice de la Généralité de Bordeaux de 1785 reconnaissait du reste cette dette de Bordeaux aux Antilles : "La prospérité du commerce n'a eu lieu qu'à l'époque où nos colonies ont commencé à devenir florissantes (...). Bordeaux a vu son commerce s'accroître rapidement et parvenir à un point de splendeur qui semble même surpasser celui des colonies qui en ont été la source".

 

Mais le commerce antillais n'a pas seulement contribué à enrichir des villes, il a été aussi à l'origine du développement en France d'une grande bourgeoisie commerciale. On connaît l'histoire et la fortune des grandes familles de négociants français; il y a par exemple les Moutaudoin, les Laurencin, et les Miche à Nantes, les De Kater, les De Bethman à Bordeaux. Tous ces gens étaient des personnalités de très haut rang en France.

L'une des dynasties les plus célèbres et les plus puissantes était sans doute celle des Gradis. Juifs portugais, les Gradis avaient émigré à Bordeaux au début du XVIIe siècle. Jusqu'à la fin du siècle, malgré de nombreuses tentatives, la famille n'avait guère prospéré. C'est à partir des années 1730 qu'ils commencent à s'enrichir très sérieusement.

David Gradis se lance dans le commerce avec les Antilles et réussit grâce à cet Eldorado. Il devient un "bourgeois de Bordeaux"; il possède aux Antilles deux maisons de commerce, l'une à Saint-Domingue, l'autre à la Martinique, qui sont dirigées respectivement par un beau-frère et un neveu.

A sa mort, son fils Abraham s'attache avec succès à poursuivre son oeuvre. Les Gradis deviennent alors les plus grands négociants de Bordeaux, et leur entreprise franco-antillaise, l'une des plus prospères. Abraham Gradis devient si riche, grâce au commerce avec les Antilles, que c'est à lui que s'adresse le roi pour recevoir plusieurs millions d'avances, pour approvisionner le Canada et pour armer de nombreux navires pendant la guerre de Succession d'Autriche. Plus tard, dans les années 1764-1770, on fera encore appel à lui pour approvisionner les colonies et pour introduire aux îles l'or dont elles ont besoin pour développer leur commerce. L'influence de ce personnage, qui doit tout aux Antilles, était si grande, les services qu'il avait rendus à la monarchie si précieux, qu'on n'hésita pas en 1779, pour le récompenser, à lui accorder "les droits des Français", distinction qui n'était jamais accordée à cette époque aux juifs.

Quand il mourut en 1780, sa fortune était évaluée à 8 millions de livres, soit environ la moitié du montant des exportations de la Martinique vers la France à cette époque. Longtemps après sa mort, Abraham Gradis resta dans la mémoire des Bordelais qui parlaient toujours du "fameux juif Gradis, le roi de Bordeaux".

 

Enfin, les produits antillais ont permis le développement de très nombreuses industries en France : les industries métallurgiques et la construction navale, l'industrie cotonnière et surtout le raffinage du sucre. Nous avons déjà parlé de ce dernier et indiqué son importance. En ce qui concerne le coton, quelle est la situation? Elle est également assez prospère même si dans ce domaine la France n'arrive pas au niveau de l'Angleterre.

 

Voici ce qu'écrit à ce sujet T. Markovitch : "En France, l'utilisation du coton a également débuté avec le XVIIe siècle, mais s'est développée moins rapidement qu'en Angleterre. Il est vrai que les colons français plantaient déjà le cotonnier aux Antilles au XVIIe siècle. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la production du coton était déjà très abondante à la Martinique, àet en Guyane. Les débuts de l'industrie cotonnière peuvent être fixés en 1701, date de la création de la première filature de coton à Rouen par Delarue (filés et rouenneries). En 1759, Oberkampf fonda, à Jouy-en-Josas, près de Versailles, une importante manufacture où l'on fila, tissa et imprima le coton". Cette industrie cotonnière s'est développée tout d'abord à Marseille et en Alsacille et en Alsace; puis, elle s'est répandue dans le Bassin parisien (Rouen, Montargis, Orl.); les manufactures étaient déjà très concentrées et mécanisées à la fin du XVIIIe siècle et employaient une importante main d'oeuvre.

 

Ainsi, comme le dit le professeur Devèze : "C'était le monde colonial qui offrait à l'Europe une matière première susceptible de faciliter une révolute révolution industrielle dont l'Europe serait la bénéficiaire et qui lui permettrait de dominer davantage encore le monde au cours du XIXe siècle".

 

Le dernier apport des Antilles vient du fait que cette région permet à la France d'étendre avec profit son commerce extérieur, et par conséquent de rivaliser sur le plan international avec les autres métropoles, c'est-à-dire les grandes puissances européennes. Si les XVIe et XVIIe siècles sont les siècles de la prépondérance espagnole, le XVIIIe siècle, grâce au sucre et aux autres produits des Antilles françaises, fait de la France la métropole dominante. En effet, la France est restée pendant toute cette période le plus grand fournisseur mondial de sucre, denrée très recherchée par les différents pays européens. Et ce, pour deux raisons principales.

 

Une denrée abondante et peu chère La production sucrière des Antilles françaises est plus abondante et moins chère que celle des autres colonies, en particulier les Antilles anglaises.

Le sucre français est plus abondant parce que Saint-Domingue, à cause des dimensions de sa superficie exploitée, est le plus gros producteur mondial. Le sucre français est bon marché, parce que le coût de production est plus bas que nulle part ailleurs. A Saint-Domingue, on n'a pas besoin d'engrais à cause de la fertilité très grande des terres vierges, et dans les autres îles françaises (la Guadeloupe et la Martinique), du fait précisément de la concurrence de Saint-Domingue, de grandes améliorations ont été apportées dans la fabrication du sucre. Alors que Saint-Domingue exporte essentiellement du sucre brut (sucre mascouade ou mascavade), la Guadeloupe et la Martinique livrent surtout du sucre blanc demi-raffiné (cassonades blanches ou grises). Le premier sucre, de première cuisson, rapporte moins quand il est raffiné; selon le père Labat, pour avoir une livre de sucre raffiné il faut deux livres et demie ou trois de sucre brut, alors qu'avec le sucre blanc (ou sucre terré) il ne faut qu'une livre et demie. La perte, au moment du raffinage, est nettement plus importante avec le sucre brut qu'avec le sucre terré. En plus, nous signale l'auteur, le second sucre est pris par les épiciers qui le débitent comme cassonades, lesquelles remplacent très bien le sucre raffiné.

 

A la différence de ce qui se passe pour l'Angleterre, la production coloniale dépasse largement les besoins du marché intérieur français. A la fin du XVIIIe siècle, la France consomme environ 9,2 % et l'Angleterre à peu près 36 % de la consommation totale de sucre en Europe. Comme l'Angleterre est un gros consommateur de sucre, ses réexportations sont très faibles. Au contraire, la France peut exporter près des trois quarts de la proolonies. Ce sucre provenant des Antilles françaises est destiné aux pays européens et aux pays du Levant. D'après Devèze, "les réexportations françaises sont donc alors considérables (aux alentours de 80 000 tonnes en 1787), tandis que du côté anglais on ne réexporte que 6 à 7 000 tonnes".

 

La part globale du commerce antillais dans l'ensemble du commerce français à la fin du XVIIIe siècle a été ainsi évaluée par le professeur Devèze :

"On ne peut oublier que beaucoup de ces exportations (de la France vers l'Europe) étaient en fait des réexportations, des "retours" de produits achetés outre-mer (...) une grande partie des exportations françaises vers l'Italie, la Suisse, l'Allemagne, la Belgique, les pays du nord et la Pologne (commerce qui, au cours du siècle, s'était considérablement développé), consistait en sucres, cafés, thés, indigos, ou matières coloniales, ayant subi des transformations (comme le coton filé, les toiles peintes). Si l'on tient compte de ces valeurs (100 millions au moins de réexportations coloniales) on en déduira que le commerce d'outre-mer, nourrissant aussi le commerce européen, finissait par représenter près de la moitié du trafic extérieur de la France. Ce fait n'a pas été jusqu'ici souligné suffisamment par les historiens". Ainsi, grâce aux Antilles alors florissantes, la France est restée au XVIIIe siècle, "la métropole dominante". Mais, dès le début du XIXe siècle, cette situation va se renverser. A cause de la création, en Amérique et en Asie, de nouvelles plantations qui viennent concurrencer les vieilles plantations. Mais aussi parce qu'en Europe on passe, dans le domaine économique, du capitalisme marchand au stade du capitalisme industriel. La France deviendra une "métropole déclinante", laissant ainsi la place de métropole dominante à l'Angleterre. La Guadeloupe et la Martinique seront contraintes de s'ajuster à la nouvelle situation de leur métropole.

L'économie de plantation guadeloupéenne et martiniquaise sera donc, comme dit Lloyd Best, "modifiée".

 




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